André Marchal



Vous avez souvent parlé au cours de ce récit d’André Marchal. Il a une place importante dans votre développement artistique, dans votre carrière.

Ma carrière ? Moins. Mais c’est vrai qu’il m’a appris beaucoup de choses. C’est lui qui m’a fait comprendre ce qu’était la musique, non seulement à l’orgue mais la musique en général. Un jour, il savait que j’allais entendre Pelléas le soir même, il s’est mis au piano et il m’a joué, de mémoire, une bonne partie du dernier acte.

Il avait une mémoire prodigieuse. Il avait une façon bien à lui de concevoir la musique, bien sûr, à l’orgue. Cela lui a été souvent reproché, n’empêche que s’il n’avait pas existé, on serait peut-être encore loin de ce qu’on est maintenant. Il avait des dons de coloriste extraordinaires. Il avait le sens du phrasé. Il savait faire chanter une mélodie.

Il avait aussi des rages absolument folles et piquait des crises dont on n’imagine pas la violence. Au début, cela me mettait dans un état épouvantable. Et il les avait un peu trop souvent, je dois dire...

Vous vous y êtes fait un peu ?

Avec le temps, oui. Il avait décidé de faire, tous les jeudis matins, un cours d’improvisation. C’était la onzième plaie d’Égypte. Je n’ai jamais vu ce cours-là se passer autrement qu’en engueulades. Un jour – c’était ma première année d’orgue – il dit :

— Antoine, viens ici.
— Oui.
— Improvise sur ce thème-là.
— Je ne sais pas, moi.
— Comment, tu ne sais pas ? Tu ne vas pas me faire croire que tu ne peux pas improviser sur ce thème-là. Tu as déjà dû en faire d’autres dans ta vie, sans me le dire, puis même en me le disant, alors improvise-le. Fais la forme que viennent de faire tes camarades ou plutôt qu’ils ont essayé de faire.

À la fin, il leur a dit : « Voilà, c’est tout. Vous voyez que cela peut se faire, puisque voilà quelqu’un qui n’a jamais pris ce qu’on appelle une leçon d’improvisation. »

Marchal leur a ainsi prouvé que quelqu’un, même s’il ne semblait pas préparé du tout à cette affaire-là – ce jour-là, je tremblais à en faire trembler le monde – pouvait y arriver. J’en ai pris, des cours, par la suite. Mais on est improvisateur ou on ne l’est pas. Les leçons n’y font pas grand-chose. C’est une discipline qu’il faut travailler, qu’il faut affronter. Je dis bien affronter parce que ce n’est pas toujours facile.

J’allais le voir même après avoir cessé d’être son élève officiel. J’ai eu de la chance d’être accepté dans sa classe. Cela se passait par tirage au sort. Quand je suis rentré à la classe d’orgue à l’Institut National des Jeunes Aveugles, il y avait deux professeurs : l’aîné, Adolphe Marty et le jeune, André Marchal. Le tirage au sort m’a été favorable, je ne suis pas allé chez Marty. Grand bien me fut fait. Chez Marchal, on apprenait par l’exemple, sans savoir qu’on apprenait. Parce qu’il jouait beaucoup de pièces, parce qu’il improvisait beaucoup. Il parlait, oui, mais ce n’était pas un si brillant orateur que cela. Il disait ce qu’il fallait dire mais il n’avait peut-être pas l’envergure du langage de Vierne.

Par contre, ce qu’il avait de plus que Vierne, c’était la variété, l’utilisation de la variété des timbres, l’utilisation des couleurs de l’orgue.

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