La cécité



Les souvenirs de prime enfance, on en a toujours plus qu’on croit. Notre idée, à nous, aveugles – du moins la majorité – de tout explorer, c’est pour prendre des repères, énormément de repères. On mémorise plus ou moins consciemment toutes ces références. Et le résultat, c’est qu’on se forge une idée de l’espace dans lequel on se déplace. Il y a toutes sortes de choses, qui à vous ne diraient rien, mais qui pour nous sont très importantes. Des petits détails : la forme d’un trottoir, l’emplacement d’une porte ou d’un escalier de cave, etc. J’ai appris aussi ce que tout aveugle doit savoir, c’est-à-dire détecter un obstacle sans le toucher, par exemple une voiture à cheval, un arbre, un mur, tout cela sans y mettre les mains.

C’est un art. Un art d’écoute.

Tout à fait. C’est un art d’écoute. Un oculiste a essayé de me faire croire que c’était la vision extrarétinienne. Je lui ai dit : « Vous me faites bien rire avec ça ! J’ai entendu parler de cette théorie, mais je n’y crois pas. »

Il me passait une feuille de papier devant le front, et me disait :
— La sentez-vous ?
— Bien sûr que je la sens.
— Pourtant vous ne la touchez pas.
— Pas besoin de la toucher. À quoi cela me servirait ? Vous savez ce qu’il vous suffit de faire ? Bouchez-moi les deux oreilles, et vous pourrez me passer la feuille pendant cent ans, je ne la sentirai plus. Donc, c’est bien une affaire d’audition.

L’audition joue un rôle énorme pour un aveugle, et c’est pourquoi on a intérêt à développer tout ce qui est audition et mémoire auditive. C’est évident et vital.

Au départ, tout cela est inconscient. Mais finalement, cela s’organise, même à votre insu. Cela se conscientise.

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